7 novembre, 22 h
Institut Français de Saint-Louis – La Grande Scène
Biographie
Née en 1974 à Kati, une ville située dans les hauteurs surplombant la capitale du Mali, Rokia Traoré grandit en voyageant au gré des affectations de son père à des postes dans les ambassades du Mali en Algérie, en Arabie saoudite et en Belgique, mais son âme reste ancrée dans le Bélédougou, région située dans le centre-ouest du Mali, dont ses deux parents sont originaires.
Dans cette région de grand métissage où l’on retrouve des Bambaras, des Maures, des Soninkés, la chefferie dont est issu le père de Rokia, les Zambilassi, s’est installée en quittant le Mandé avec leurs cousins Sénoufos du royaume du Kénédougou. Lors de leur voyage, quittant le Mandé, en arrivant au niveau du fleuve, une partie de la famille a décidé de continuer en traversant le fleuve. Ceux-là ont avancé vers le sud et se sont installés quelque part, créant le royaume du Kénédougou. L’autre partie a préféré remonter par-delà les hauteurs de l’actuelle ville de Kati ; ils sont partis vers l’ouest. Ils ont fondé la chefferie des Zambilassi, installée entre quatre villes : Kolokani, Guinsin Na, Koumi et Nyaran. Les Zambilassi sont donc des Bambaras partis du Mandé pour fonder leur propre territoire en toute autonomie.
Fille d’un diplomate bambara descendant d’une chefferie, donc très lié aux traditions familiales, Rokia reçoit une éducation entre le monde occidental et la profonde tradition des Bambaras partis du Mandé. Elle découvre la musique grâce à son père, mélomane et ancien professeur d’école, qui lui apprend la guitare, instrument alors interdit aux femmes dans la tradition malienne. Très jeune, elle s’imprègne des musiques d’Afrique : Tarra Bouaré, Sorry Kandia Kouyaté, Famta Demba, Kony Koumaré, Ernesto Djédjé, les stars de la musique congolaise des années 1970, mais également du blues, du jazz, du rock’n’roll et de la chanson française.
C’est dans les années 1990, à l’adolescence, que Rokia intègre un groupe de rap. Elle jouait déjà de la guitare et pratiquait la danse hip-hop. Cependant, lorsqu’elle a choisi de faire de la musique son métier, son orientation de vie a commencé à s’éloigner sérieusement des principes du milieu des hauts fonctionnaires dans lequel évoluaient ses parents, ainsi que de ceux du milieu traditionnel de la noblesse bambara, où chanter en public, jouer d’un instrument ou danser ne sont pas des choix permis dans l’éducation d’une jeune femme considérée comme noble.
Cependant, soutenue par ses parents après une période durant laquelle ceux-ci avaient pourtant essayé de la dissuader et de l’orienter vers d’autres projets plus normaux pour une fille « bien élevée », Rokia s’épanouit, à partir de 1997, dans une carrière qui débute brillamment. Elle monte sur scène à Angoulême, au festival Musiques Métisses, et remporte le prix « Découverte Afrique » de RFI. Son premier album, Mouneïssa, dont la réalisation artistique est assurée par Ali Farka Touré, la propulse. Son style, très original, entre tradition et modernité, entre douceur et révolte, séduit d’abord le Mali, puis le monde.
En 2003, elle remporte le prix de la critique aux BBC Radio 3 World Music Awards, ainsi que le prix Kora Awards. En 2008, Tchamantché est couronné disque d’or, puis récompensé aux Victoires de la musique. En 2013, Beautiful Africa, produit par John Parish, confirme son statut d’artiste universelle avec un deuxième disque d’or. Menant une extraordinaire carrière, Rokia multiplie les collaborations, dont l’une des plus belles est celle avec le Kronos Quartet sur son album Bowmboï.
En 2009, elle fonde à Bamako la Fondation Passerelle, un lieu de création, de formation, de résidence et de spectacle. Un théâtre, un studio, des salles de répétition, un jardin pour le jazz : un lieu où les jeunes artistes maliens, danseurs, musiciens et plasticiens trouvent un espace pour exister. Où les universitaires débattent des enjeux sociaux. Où la culture devient un outil de cohésion, de résistance et de réinvention. Une architecture vivante, où l’art n’est pas un luxe, mais un droit et un levier.
Rokia écrit, compose et met en scène.
En 2006, avec Peter Sellars, elle fait de Mozart un griot du XIIIe siècle dans Wati. En 2010, elle est la directrice musicale de Desdemona, aux côtés de Toni Morrison. Elle joue également dans la pièce dirigée par Peter Sellars.
En 2010, elle crée la chorale et l’orchestre de la Fondation Passerelle à Bamako afin d’aider de jeunes artistes à débuter ou à développer leurs carrières artistiques. C’est ainsi que, de 2010 à 2019, parallèlement à sa carrière solo, elle crée de nombreux spectacles avec de jeunes artistes du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso, que la Fondation Passerelle produit et diffuse dans le monde entier, dans plusieurs philharmonies, grands théâtres et festivals.
En 2015, elle est membre du jury du 68e Festival international du film de Cannes, aux côtés des frères Joel et Ethan Coen, coprésidents du jury. En 2017, elle écrit et interprète Dream Mandé Diata, un monologue théâtral cousu de musiques de l’épopée mandingue. La pièce est coproduite par le Festival d’Avignon, où a lieu la première. C’est un grand succès. En 2019, elle est artiste associée du festival de Brighton.
En 2018, elle assure la direction musicale et compose toute la musique de la pièce Kirina du chorégraphe Serge Aimé Coulibaly. La même année, elle joue dans le prologue de Didon et Énée à Aix-en-Provence, un projet qu’elle devait ensuite poursuivre au Bolchoï de Moscou en 2019. Elle n’y parviendra jamais : à l’aéroport de Roissy, en novembre 2019, elle est arrêtée, premier acte d’une tragédie judiciaire qui la tiendra éloignée de la scène pendant près de six ans.
En 2025, Rokia Traoré publie son premier livre aux éditions JC Lattès, après avoir écrit plusieurs textes pour le théâtre. L’ouvrage s’intitule Je suis née libre. Il révèle en partie la vie de Rokia Traoré et sa relation avec ses parents. Mais l’œuvre traite surtout du déroulement de la procédure judiciaire qui s’abat, tel un séisme, sur la vie de l’artiste à partir de 2019.
Dans Je suis née libre, Rokia Traoré amène le lecteur à découvrir, au fil du récit, une perception du rapport entre l’Afrique et les pays ex-colonisateurs, tristement bouleversée en elle au fur et à mesure que persiste cette procédure judiciaire qui, selon elle, n’avait aucune raison légale ni humaine d’exister, mais qui trouve pourtant des justifications pour ne jamais s’arrêter.
La justice belge, dans le cadre d’un conflit de garde, requalifie une « non-présentation d’enfant » en « enlèvement, séquestration et prise d’otage ». Un mandat d’arrêt européen est émis. Elle est arrêtée à Paris, puis à Rome, avant d’être extradée à Bruxelles. Incarcérée à Haren, elle attend son procès pendant sept mois, sans jamais avoir été convoquée, sans jamais avoir compris. Elle écrit. Elle témoigne. En janvier 2025, les poursuites sont abandonnées, sans explication. Elle est libérée.
Un nouveau procès, en sa présence et avec une défense cette fois-ci, a lieu en décembre 2025, puis en mars 2026. Après l’annulation de la condamnation à deux ans de prison ferme, ce nouveau procès aboutit à une condamnation à deux ans de prison avec sursis. Les huit mois et treize jours de prison qu’elle avait déjà effectués sont considérés comme de la détention préventive. Rokia Traoré fait appel de ce deuxième jugement en juin 2026 et reste présumée innocente. Le procès en appel n’a pas encore eu lieu.
Je suis née libre, paru en octobre 2025, est un plaidoyer pour une justice équitable et respectueuse de toutes les races. Un récit sans haine, sans apitoiement, mais empreint d’une profonde humanité et d’un courage qui force le respect.
En 2026, elle prépare de nouvelles chansons, trente ans après son premier album. Son nouveau spectacle, Fifty-Fifty, est en tournée. Elle travaille sur son prochain album.
Rokia Traoré n’est pas seulement une artiste. Par ses origines et la manière même dont débute sa carrière, elle est une figure qui symbolise la liberté de choix, la résistance contre les tabous, contre les injustices et contre les silences imposés. Elle est une architecte de la culture, qui bâtit des ponts là où d’autres dressent des murs. Elle est une femme qui n’a jamais accepté ce qui lui était destiné en tant que femme, mais qui a toujours tenu à choisir elle-même ce qui lui seyait.
Jamais brisée, elle chante encore. Elle écrit encore. Elle combat encore.